Détail d'une robe Nivkh en cuir de poisson
Détail d’un costume féminin d’apparat en peau de poisson : saumon kéta (Oncorhynchus keta) et carpe de l’Amour (Cyprinus rubrofuscus). Création du peuple Nivkh, bassin du fleuve Amour, fédération de Russie. Cette robe a été présentée lors de l’exposition « Esthétiques de l’Amour, Sibérie extrême-orientale », au musée du quai Branly à Paris, du 3 novembre 2015 au 17 janvier 2016.

Le cuir de poisson, ou cuir marin, est un sujet très en vogue aujourd’hui sur la planète de l’ « ethical fashion » (ou « mode éthique »). Et pourtant, ce matériau n’est pas nouveau : l’artisanat du cuir marin existe depuis des siècles! Petit retour sur l’histoire finalement assez méconnue de ce cuir exotique qui fait son retour en force jusque sur les podium des plus grands créateurs.

Le cuir de poisson fait partie des cuirs dits “exotiques”, à la différence des peaux provenant de mammifères plus classiques (vache et vachette, chèvre et agneau, porc aussi).

Quand on parle de cuir exotique, on peut donc entendre cuir de reptiles (cuir de crocodile, cuir de serpent, lézard), cuir d’autruche ou d’éléphant (très rare car l’espèce est particulièrement protégée), et donc, cuir de poisson.

En France et en Europe, l’histoire du cuir marin commence surtout avec celle du Galuchat, qui désigne un cuir de poisson cartilagineux, à savoir le requin ou la raie. Dès le 16e siècle, on évoque l’utilisation de ce type de peau pour recouvrir des dagues, des épées ou des couverts. On ne parle alors d’ailleurs pas de Galuchat, mais plutôt de cuir de Chien de mer, que l’on travaille notamment Faubourg Saint Antoine à Paris, près de Bastille. Le terme de Galuchat sera utilisé à partir du 18e siècle, en référence à Jean-Claude Galluchat : maître gainier du roi Louis XV, c’est lui qui a découvert la méthode de tannage adaptée à cette peau très spéciale car couverte de perles de silice.

Le savoir-faire et l’histoire du cuir de poisson issu d’espèces autres que les raies et requins (le saumon par exemple), est particulièrement riche en Europe du Nord (Norvège, Finlande…) mais aussi en Sibérie extrême-orientale. Par exemple, sur les rives du fleuve Amour, à la frontière entre la Russie et la Chine, les peuples indigènes comme les Nivkh travaillaient ces peaux et les utilisaient pour la décoration d’objets du quotidien et la création de vêtements parfois sublimes. Certains, datant de la fin du 19e siècle, sont si spectaculaires qu’ils ont été présentés au Musée du Quai Branly en 2015 lors de l’exposition Esthétiques d’Amour.

Depuis quelques années, le cuir de poisson refait parler de lui : d’abord, il a intéressé la presse pour ses atouts en termes de respect de l’environnement.

Et peu à peu, son aura s’élargit. Le cuir de poisson n’est pas seulement un matériau écologique qui permet à la planète fashion de gagner ses galons au regard du développement durable (dont elle est une mauvaise élève notoire). Non, le cuir de poisson, c’est tout simplement beau. Les écailles parfois irrégulières renvoient une image d’authenticité. A l’heure où il est de bon ton de laisser entrevoir sa vulnérabilité, cette matière arrive à point nommé. La peau des poissons présente des sortes de cicatrices, comme autant de coups de griffes, témoignant d’une vie passée au fond des mers et des océans. Ces peaux ont vécu dans l’eau, élément qui nous est à la fois mystérieux et familier.

Une fois travaillées, ces peaux marines garderont certaines de leurs irrégularités. On peut parfois les sentir au toucher… Mais malgré ces « imperfections », les peaux de poissons sont très résistantes.

Pour les artisans aussi, ces peaux sortent de l’ordinaire. Ce sont souvent de petites pièces, aux formes diverses. Ce n’est pas un hasard si on les utilise pour orner des objets de petite taille ou fabriquer de la petite maroquinerie, pochettes ou sacs à main. Les travailler demandent maîtrise et savoir-faire : tannage spécifique, avec des produits végétaux pour poursuivre sur la voie du respect de l’environnement ; découpage au laser ; utilisation de lames spéciales (notamment pour le galuchat).

Irrégulier, compliqué, authentique : le cuir marin illustre finalement la beauté inattendue de l’imperfection.